Pasteur-Infamie

FERMENTATION  DES  PRODUITS  ORGANIQUES

 ORIGINE  DES  FERMENTS

Les « germes » des êtres microscopiques

Ses expériences sur la fermentation des produits organiques1), qui se situent trois ans plus tard, sont déterminantes sous le rapport de l’élaboration des doctrines pastoriennes. Notons d'abord qu'elles reprennent une idée que Pasteur avait déjà émise en avril 1862, dans un rapport adressé au ministre de l'Instruction publique2) :

« Nous savons que les matières extraites des végétaux fermentent, lorsqu'elles sont abandonnées à elles-mêmes... disparaissent peu à peu au contact de l'air. Nous savons que les cadavres des animaux se putréfient et que bientôt après il ne reste plus que leurs squelettes. Ces destructions de la matière organique morte sont une des nécessités de la perpétuité de la vie. Si les débris des végétaux qui ont cessé de vivre, si les animaux morts n’étaient pas détruits, la surface de la terre serait encombrée de matière organique, et la vie deviendrait impossible... il faut... que la matière organique du cadavre quel qu'il soit, animal ou végétal, fasse retour à la simplicité des combinaisons minérales...

Comment s'opèrent toutes ces transformations ? ... la destruction des matières organiques est due principalement à la multiplication d'êtres organisés microscopiques, jouissant de propriétés spéciales3) de désassociation des matières organiques complexes... [ c’est moi qui souligne ]

J'ai démontré que l'atmosphère au sein de laquelle nous vivons4) charrie sans cesse les germes de ces êtres microscopiques, toujours prêts à se multiplier au sein de la matière morte, afin d'y accomplir le rôle de destruction qui est corrélatif de leur propre vie... et, sous leur influence, tantôt la matière organique se gazéifie, par fermentation, tantôt l'oxygène de l'air se fixe sur elle, en proportions considérables et peu à peu en opère la combustion complète ».

Comprenons en deux mots : si les germes contenus dans l’atmosphère ne venaient point sur les cadavres des animaux et végétaux afin d’assurer leur décomposition, bientôt la terre entière serait encombrée de leur multiplication.

Tout simplement stupide !

*     *     *

Dans les expériences qu'il mène plus tard, Pasteur étudie la transformation lente de matières diverses issues d'organismes animaux ou végétaux : levure de bière sucrée, urine, lait, sciure de bois dans l'eau. Si on les fait bouillir et les conserve dans de l'air « privé de germes des organismes inférieurs » par passage dans un tube chauffé au rouge, ces matières se conservent sans altération notable autre qu'une oxydation très lente. Au contraire, si elles sont mises à l'état de nature dans un ballon au contact de l'air libre, elles se détruisent.

Il n'y a rien d'autre là que la systématisation de la méthode d'Appert, l’ « appertisation », qui date du début de ce XIXe siècle, pour la conservation des aliments (stérilisation des conserves).

Après observation microscopique, il tire une conclusion qui n’est pas différente de celle de son rapport de 1862 : « les matières fermentent à cause de la multiplication des petits êtres, mucédinées, mucors, bactéries, monades qui se développent sur eux et dont l'origine est des germes contenus dans l'atmosphère. »  Et de conclure encore que « les principes immédiats des corps seraient, en quelque sorte indestructibles si l'on supprimait de l'ensemble des êtres que Dieu a créés les plus petits, les plus inutiles en apparence ».

L’expression « principe immédiat » est vague ~ et fait penser à la chimie. Il faut entendre que la matière vivante ne se décomposerait pas s’il n’y avait pas dans l’air la présence de germes microbiens.

Il sent parfaitement l'objection qu'on peut lui opposer. Les matières sur lesquelles il a opéré ne sont pas des « principes immédiats » issus des organismes vivants puisqu'elles ont été altérées par une ébullition à 100°. Alors, il cite en preuve d'autres expériences, exécutées dans les mêmes conditions sur des matières fraîches prélevées aseptiquement :

- une expérience sur l'« urine fraîche, naturelle, telle qu'elle existe dans la vessie ».

- un résultat relatif au sang, qui forme des cristaux de sang.

- enfin une expérience sur un morceau de viande entouré d’un linge imbibé d’alcool, (Recherches sur la putréfaction5)) qui n’a pas fermenté, dit-il, parce qu’il ne pouvait recevoir les germes vivants issus de l’atmosphère

Ces expériences, nous le verrons, seront critiquées par ses contradicteurs. Mais lui tient dès lors pour acquis « que le corps des animaux est fermé dans le cas ordinaire, à l'introduction des germes des êtres inférieurs ; par conséquent, la putréfaction s'établira d'abord à la surface, puis elle gagnera peu à peu à l'intérieur de la masse solide.

En ce qui concerne un animal entier abandonné après la mort, soit au contact, soit à l'abri de l'air, toute la surface de son corps est couverte de poussières que l'air charrie, c'est à dire de germes d'organismes inférieurs. Son canal intestinal, là surtout où se forment les matières fécales, est rempli, non plus seulement de germes, mais de vibrions tout développés, que Leewenhoek avait déjà aperçus. Ces vibrions ont une grande avance sur les germes de la surface du corps... C'est par eux que commencera la putréfaction... qui n'a été préservée jusque là, que par la vie et la nutrition des organes... »

La matière des êtres vivants, affirme-t-il, est aseptique : elle ne saurait donc en aucune façon fermenter d'elle-même, toute fermentation étant sous la dépendance d'un ferment, corpuscule vivant cause directe du phénomène. Et la création de ferments figurés à partir de la matière vivante des organismes animaux ou végétaux supérieurs ne peut, dans ces conditions, être tenue par lui que pour génération spontanée, doctrine contre laquelle il est en guerre depuis 1860.


PASTEUR  SÉVÈREMENT  PRIS  À  PARTIE

En 1872, par Edmond Frémy et  Auguste Trécul, sur l’origine des ferments.

La guerre de 1870 est passée ; Pasteur est hémiplégique mais plus combatif que jamais. Ses positions relatives aux fermentations restent les mêmes qu'en 1863.

Et c'est alors qu'il pensait reprendre ses expériences de minéralogie que Frémy et Trécul, à l'Académie des sciences, déclenchent contre ses thèses sur l'origine des ferments une offensive d'envergure, qui, amorcée par Frémy en décembre 1871 durera toute l'année 1872.

Il ne faut pas croire que ces messieurs soient des esprits attardés ou des savants de deuxième ordre6). Frémy est directeur du Laboratoire du muséum, laboratoire modèle où l'enthousiasme est de rigueur (sous peine d'amende !). Il s'est intéressé aux sujets les plus divers de la chimie et a publié plusieurs ouvrages (tel lEncyclopédie chimique) qui tous connurent le succès. En ce qui concerne les fermentations, il est défenseur de la théorie de Liebig ; or, en ces moments, ce qui nous vient d'outre-Rhin sent la poudre et la trahison. Quant à Trécul, professeur et botaniste distingué, il s'était autrefois opposé à l'entrée de Pasteur à l'Académie ~ où une place était vacante justement dans la section de botanique ~ alléguant que « Monsieur Pasteur n'a même pas un livre de botanique dans sa bibliothèque »7) En outre, il est partisan des générations spontanées : on conçoit qu'il ne soit pas l'ami de Pasteur.

Frémy attaque. Il affirme que dans la production du vin, c'est à partir du suc du fruit, donc à l'intérieur du grain, qu'au contact de l'air se produisent les grains de levure.8) Pasteur réplique : « jamais M. Frémy n'a donné la moindre preuve de ces assertions, et toutes mes expériences protestent du contraire. » 9) La réalité, que nous connaissons maintenant, est que la levure se forme à l'extérieur du grain à partir des cellules de la peau du raisin. Elle vient à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. Tout le monde a tort dans cette violente et longue bataille académique puisque l’un fait venir le ferment (figuré) de l’air, donc de l’extérieur, les autres d’un ferment (liquide) existant dans le jus de raisin, donc à l’intérieur.

Les expériences que produit Pasteur dans cette période pour dénoncer les opinions de Frémy s'inscrivent dans une ligne qui ne cesse de s'affirmer. « … j'ai démontré, dit-il, avec certitude, que [l’urine et le sang] ces deux liquides, si altérables peuvent être exposés au contact de l'air privé de germes, sans éprouver la moindre fermentation ou putréfaction ; qu'en d'autres termes, le corps humain, hormis le canal intestinal et le poumon, est fermé à l'introduction des germes extérieurs ».

Dans l'immédiat, il a démoli Frémy par ses expériences sur le jus de raisin, montrant que celui-ci ne fermente pas lorsqu’il est prélevé dans le grain aseptiquement, en des joutes oratoires consignées dans les comptes rendus de l'Académie des sciences. La curiosité des lecteurs pourra, dans les Comptes-rendus des Académies des sciences et de médecine, se satisfaire pleinement de l'étude de ces pages mémorables, dans lesquelles on voit le tribun écraser ses adversaires avec un acharnement tel, qu’il est amené à présenter des excuses dans les Comptes-rendus même.

Est-il pour cela si sûr de son fait ? Un événement inattendu nous montre qu'il n'en est rien.


UNE  "O.P.A."  SUR  LES  TRAVAUX  DE  BÉCHAMP.

Ses adversaires font valoir que les fruits peuvent fermenter spontanément, en leur intérieur, sans l'intervention des germes de l'air ; c'est le blettissement, fait d'observation opposé à sa théorie. Pasteur n'a rien à produire pour la défense. Sa gêne est extrême ; aussi, suivant une technique quilui est déjà familière10), il change son fusil d'épaule, majestueusement.

  Par un long exposé devant ses collègues, il laisse entendre que la cellule d'un organisme vivant peut, dans certains cas, être considérée comme un ferment. Ceci suppose qu'elle est vivante, qu'elle possède, comme les ferments, une vie indépendante. Il prend donc le contre-pied de tout ce qu’il avait soutenu jusque là donnant en tous points raison à Béchamp, Frémy, Trécul…, à ses plus fermes contradicteurs.

Et un nouveau duel s'ouvre, cette fois avec Béchamp.

Chat échaudé craint l'eau froide ; Béchamp a eu maille à partir avec son ancien collègue et le tient sous surveillance. Loin de Paris, il n'assiste pas aux séances de l'Institut, mais à Montpellier il en reçoit les comptes rendus. Dans celui du 7 octobre, il lit un long rapport dont le titre est : Faits nouveaux pour servir à la connaissance de la théorie des fermentations proprement dites.11) ; et il n'en croit pas ses yeux. Pasteur après y avoir rappelé les études qu'il a faites, redit qu’il considère la fermentation comme la vie sans air, et affirme que :

«  (je souligne :) tout être, tout organe, qui vit ou qui continue sa vie sans mettre en oeuvre l'oxygène de l'air atmosphérique ou qui le met en oeuvre de manière insuffisante pour l'ensemble des phénomènes de sa propre nutrition doit posséder le caractère ferment... » et il cite plusieurs exemples

« Je n’ai pas suivi convenablement ces idées nouvelles chez les organes des animaux... Les quelques essais que j’ai tentés sont trop incomplets pour être mentionnés ; mais je pressens déjà, par les résultats qu'ils m'ont offerts, quune voie nouvelle est ouverte à la Physiologie et à la Pathologie médicale. J'espère qu'une vive lumière sera jetée sur les phénomènes de putréfaction et de gangrène. La production de gaz putrides en dehors de l'action de ferments organisés recevra sans doute une explication aussi naturelle que la formation de l'alcool et de l'acide carbonique en dehors de la présence des cellules de levure alcoolique. »

Toujours dans le même compte-rendu, Béchamp peut lire une réplique ironique de Frémy et un exposé de Trécul, qui suivent immédiatement le discours de Pasteur.


Cette fois, Béchamp joue et gagne

Nous pouvons imaginer qu'à la lecture de ces textes, Béchamp enlève ses lunettes, les essuie consciencieusement, et reprend une à une les lignes, un à un les mots.

Il dira plus tard : « Pour moi, je suis assuré que mon habile contradicteur a essayé de renouveler ce qu'il avait fait au sujet du corpuscule vibrant de la pébrine12)... Un savant qui jusque là, avait soutenu que tout était mort dans le cadavre et qu'aucune transformation ne s'y peut opérer sans l'apport des germes de l'air, qui avait fait sa fameuse expérience sur le sang pour prouver qu'il ne s'altérait pas à l'abri de ces germes, pouvait, sans aucun doute, revenir sur une ancienne hypothèse trouvée fausse ; mais après mes recherches et celles que nous avons faites, Estor13) et moi, il ne pouvait pas, sans citer ces recherches, se vanter d'ouvrir une nouvelle voie à la physiologie et à la pathologie. »

Béchamp répond au discours de Pasteur par une note à l’Académie :14) 

Il y montre qu'il savait à quoi s'en tenir « sur la part qu'il faut faire aux germes de l'air. M. Pasteur a découvert ce qui était connu : il a simplement confirmé mon travail ; en 1872, il arrive à la conclusion à laquelle j'étais arrivé huit ans auparavant… »

Dans une seconde note15), il rappelle comment il a le premier vu des ferments, ses microzymas, dans l'eau pure, sa découverte de la théorie physiologique de la fermentation, puis l'incompréhension de Pasteur et Duclaux au sujet du poids du sucre issu du ferment. Il conclut : « Il m'est impossible d'accorder que M. Pasteur ait fondé la théorie physiologique de la fermentation considérée comme un phénomène de nutrition : ce savant et ses disciples en ont pris le contre-pied. Je prie l'Académie de prendre acte de cette conversion de M. Pasteur. »

Il faut citer enfin la réponse commune de Béchamp et Estor, qui montre combien ceux-ci ont été sensibles à cette « conversion » de Pasteur. Ils rédigent pour l'Académie des sciences une note, datée du 7 octobre 187216), dont voici l'essentiel : 

« Tout être, ou plutôt tout organe dans cet être, ou dans cet organe un ensemble de cellules, peuvent se comporter comme des ferments. Cette proposition, nous l'avons émise et expérimentalement démontrée depuis longtemps, et nous avons de plus fait voir les parties qui, dans la cellule, dans l'organe ou dans l'être, étaient vraiment actives et comme impérissables. L’œuf, M. Béchamp l'a démontré, abstraction faite de ce qui sera l'embryon, ne contient rien d'organisé que les microzymas ; ...que dans cet oeuf l'ordre soit troublé par de violentes secousses,...le sucre et les matières glycogènes disparaissent, et, à leur place on trouve de l’alcool, de l'acide acétique et de l'acide butyrique...17) La cellule est un agrégat d'un nombre infini de petits êtres, ayant une vie indépendante, une histoire naturelle à part. Cette histoire naturelle nous l'avons faite tout entière. Nous avons vu les microzymas des cellules s'associer deux à deux ou en plus grand nombre, s'allonger jusqu'à devenir bactéries...

... L'être vivant rempli de microzymas porte donc en lui-même avec ces mycétophiles ferments les éléments essentiels de la vie, de la maladie de la mort et de la destruction totale. Cette voie nouvelle, nous ne l'avons pas seulement pressentie, nous l'avons vraiment ouverte depuis des années et hardiment parcourue ».

Pasteur ne peut rien répliquer. Au sujet de ces mises au point de Béchamp, il écrira 18) : “ J'ai lu avec attention ces notes, ou réclamations de priorité. Je n'y ai trouvé que des appréciations dont je me vois autorisé à contester l'exactitude, et des théories dont je laisse à leurs auteurs la responsabilité. Plus tard et à loisir, je justifierai ce jugement. »

Il n’a jamais pris plus tard le loisir de justifier ce jugement. Ce qui fit dire à Béchamp :  « Monsieur Pasteur a répondu... qu'il répondrait. »19)

Acculé, il revint vers ses théories premières. Dans ses Études sur la Bière en 1876, il affirme le pastorisme pur et dur dans lequel il se trouve désormais enfermé : « je soutiens, par des expériences qui n'ont pas été contestées20), que les ferments organisés vivants proviennent d'êtres également vivants et que les germes de ces ferments sont en suspension dans l'air ou à la surface extérieure des objets. »

Il conteste à Béchamp la priorité de ses découvertes sur les fermentations et il ridiculise la théorie des microzymas qu'il voulait plagier en 1872.

Quant à l’éclaircissement du mystère des fermentations, il en reste tout simplement à son « corrélatif du développement du ferment », sans plus d'autres considérations.

*     *     *

Dès lors, un grand pas est fait vers l’établissement de la médecine pastorienne : Béchamp est « assassiné », ou plutôt relégué en touche.



10 - MAI  1886 :      LE   DERNIER  COMBAT VICTOIRE DE PASTEUR


Naissance d’une médecine



Ce jour là n'est pas tellement la date d'un accrochage sérieux avec Béchamp - cette fois physiquement présent pour disputer sur les fermentations intra organiques - c'est un jour très important dans la vie de Pasteur, même s'il n'en fut pas conscient, et même si officiellement il n'est pas célébré comme tel : il s'agit de la naissance de la médecine pastorienne.

*     *     *

La « conversion » de 1872 est oubliée dans les esprits.

Aujourd'hui, à l'Académie de médecine, en cette séance du 4 mai 1886, on parle des ptomaïnes et des leucomaïnes. Il s'agit de poisons engendrés par la décomposition des tissus. Cornil, un élève de Pasteur, répond à une note de Béchamp, lequel intervient après lui pour redresser « des assertions hasardeuses et rétablir dans leur vérité certains points de l'histoire. » En particulier, il en vient à opposer sa doctrine à celle de Pasteur.

Cornil se trouve en perdition. Pasteur vole à son secours. « C'est alors, dit plus tard Béchamp, que M. Pasteur a donné. Il est apparu comme Jupiter Olympien. »


Pasteur :... je viens d'entendre M. Béchamp formuler des assertions si étranges qu'il m'est impossible de garder le silence.

Le microzyma est, pour moi, un être purement imaginaire ; c'est la molécule organique de Buffon dont la science a fait justice depuis longtemps.


Béchamp : - Nullement, je proteste.

Pasteur : - Je connais bien l'histoire des idées par lesquelles a passé M. Béchamp ; mais dans les sciences d'observation, il importe que les théories s'appuient sur des faits démontrables et bien observés. Or je ne connais pas une seule expérience qui puisse faire admettre que les granulations moléculaires que nous connaissons tous21) et que M. Béchamp décrit sous le nom de microzyma se soient transformées en microcoques, en torula, en bactéries, en vibrions, en cellules de levure de bière.22)


Béchamp relève dans ses écrits le caractère mensonger de ces affirmations23) : « Il y a là, dit-il, ~ et M. Pasteur le sait bien ~ non seulement une équivoque, mais une contre-vérité. L'équivoque est celle-ci : certains savants et plus tard M. Pasteur ont appelé micrococcus, microcoques, les granulations moléculaires que j'avais depuis longtemps nommées microzymas et caractérisées comme tels dans l'air d'abord, dans la craie ensuite, et enfin dans certaines fermentations, puis dans les cellules, les tissus et les humeurs des êtres vivants. J’ajoute que certains partisans de M. Pasteur, après avoir dit que les microzymas étaient des micrococcus, voire des spores de bactéries, ont parfaitement reconnu qu'ils pouvaient devenir bactéries ou vibrions ; ce que M. Pasteur appelle torula n'est souvent qu'une phase de l'évolution bactérienne de ces microzymas quant à la transformation des microzymas en cellules de levure, M. Pasteur sait bien que j'ai prouvé le contraire et qu'il a énoncé là une contre-vérité. »24)

Et il ajoute : « Ah ! je comprends que les microzymas de la craie embarrassent M. Pasteur : c'est que, dans plusieurs de ses expériences, il a employé la craie au lieu du carbonate de chaux pur, et que par là elles sont entachées de légèreté !25) »

Mais voyons la suite du débat. Pasteur propose :


Pasteur-... si M. Béchamp a devant lui des expériences établissant les faits qu'il nous répète à satiété depuis des années, il est clair qu'il pourrait nous en présenter une au moins, qui démontrât d'une manière incontestable ces transformations. Que M. Béchamp veuille donc prendre la peine de la produire devant une Commission désignée par cette Académie.

La théorie du microzyma a débuté par un fait extraordinaire. On aurait trouvé l'existence dans la craie des carrières de Meudon26) d'un organisme vivant, le microzyma cretae, lequel pourrait se transformer en bactéries, en des microbes et des ferments.27)

Prenons donc un bloc de craie, l'expérience est facile à faire, prions M. Béchamp d'extraire des parties centrales de ce bloc un peu de craie, de la placer comme il l'entendra, dans certaines conditions, à la seule et expresse réserve que l'expérience sera faite avec toutes les précautions d'usage en pareille matière, suivant les procédés appliqués aujourd'hui dans les laboratoires du monde entier, sauf dans celui de M. Béchamp.

Si en présence d'air pur cette craie est mise au contact d'un liquide fermentescible stérilisé, jamais on ne verra, je l'affirme, la fermentation se produire. Qu'il agisse de même avec du sang, de l'urine naturelle, dans ces conditions pas un être figuré n’apparaîtra ; ces liquides subiront les transformations que leur imprimera l'oxygène de l'air pur, mais il ne se produira dans leur sein aucune fermentation. S'il en était autrement, toutes mes expériences seraient inexactes...


Béchamp - Parfaitement.


Pasteur - Vous êtes le seul à le dire.


Béchamp - Votre expérience sur le sang prouve contre votre système ; vous avez assuré qu'il reste inaltéré et il s'altère. Pour ce qui est que j'aurais admis qu'un microzyma se transforme en levure de bière, c'est gratuitement que vous l'affirmez. Quant aux faits de la craie, c'est une autre affaire.

M. Pasteur vient de rééditer le discours de M. Cornil et de répéter tout ce qu'il a écrit en 1876 dans son livre sur la bière. Je reprends l'expérience sur le sang et je dis que M. Pasteur n'y prouve pas que le sang ne subit pas d'altération. Comment ! vous affirmez que le sang, ce liquide où des cristaux se forment et les globules s'évanouissent, n'est pas altéré ? Les globules de ce sang se détruisent toujours et disparaissent ; qui donc les a détruits ? L'hémoglobine même se transforme en cristaux et on trouve alors dans le liquide un fourmillement de microzymas. Quand M. Pasteur me montrera les globules non transformés, et le sang ayant conservé toutes ses propriétés, alors j'accorderai qu'il est resté inaltéré.


Pasteur - Mais ces transformations se font sous l'influence de l'oxygène de l'air ; la transformation des globules m'appartient, celle de l'hémoglobine en cristaux, dans ces conditions, est mienne et je la revendique. Quant à la présence des microzymas, elle appartient à M. Béchamp et je la lui abandonne ; mais la transformation des microzymas en micro-organismes, bactéries et vibrioniens, où est-elle donc dans cette expérience ? Je ne la vois pas et vous-même vous n'osez plus en parler. Je demande donc à M. Béchamp qu'il fournisse une seule expérience, une seule prouvant la réalité de ce qu'il avance.

Je conclue en affirmant que le microzyma est un être de pure fantaisie.


Béchamp- Ces explications, vous les donnez après coup ; vous pouvez revendiquer la destruction des globules et le reste ; mais je retiens les microzymas évolués ou non que vous n'aviez pas vus et pas signalés. Quant à vous fournir une expérience, je vous oppose les vôtres : celle-là et celles concernant la viande entourée d'un linge imbibé d'alcool, pour arrêter les germes de l'air, et au centre de laquelle naissent des bactéries que vous n'avez pas vues.28)


Pasteur - Mes expériences ne sont pas en jeu et je ne sais ce que vous voulez dire en parlant d'une expérience de moi sur la viande.


Béchamp - Elles sont le fond même de ce débat. Elles ruinent votre système et confirment ma théorie.

*     *     *

Cette discussion, toute académique qu'elle fût, fut extrêmement vive. Elle est, au point de vue de notre santé et de l'élaboration d'une médecine, une des plus importantes que les documents de l'histoire de la biologie ait jamais rapportée.29) Les fermentations des éléments organiques contenus dans notre corps, causes de nos maladies, sont-elles dues aux germes des micro-organismes contenus dans l'air, ou prennent-elles naissance à même nos tissus ?

Trélat30), qui présidait la séance de ce jour, ne s'y trompa point. Il ne put s'empêcher de prononcer ces paroles :


Trélat - C'est un grand et solennel débat qui s'agite en ce moment devant l'Académie ; il ne saurait se terminer de manière incidente, et puisque la

1)

C.R.Ac.Sc. 56 734  Examen du rôle attribué au gaz oxygène atmosphérique dans la destruction des matières animales et végétales après la mort.

2)

Oeuvres de Pasteur, réunies par Pasteur Vallery-Radot 7 37.

3)

Toujours « mystérieuses » pour le chercheur

4)

Cette “ démonstration n’est pas de lui. Elle appartient à l’abbé italien Spallanzani, que Pasteur gardait en vénération.

5)
      C.R.Ac.Sc. 56 1189 du 29.06.63

6)

Comme le laisse penser Vallery-Radot dans ses Oeuvres de Pasteur, où il collationne uniquement les textes ou les réponses de son aïeul, et place ainsi les contradicteurs du savant dans des positions inférieures.

7)

Rapporté par son neveu, le docteur Loir, in : A l’ombre de Pasteur.

8)

Ce qui est une erreur.

9)

C.R.Ac.Sc. 73 1427 du 18.12.71

10)

Déjà rodée lors de ses études sur les maladies des vers à soie.

11)

C.R.Ac.Sc. 75 781.

12)

Allusion à la volte-face de Pasteur lors des recherches sur les maladies des vers à soie. Il se rangea aux conclusions de Béchamp, s’en attribuant la primauté, après avoir critiqué vertement le travail de celui-ci.

13)

Professeur de chirurgie à Montpellier, et “ ami de toujours ” de Béchamp.

14)

C.R.Ac.Sc. 75 1284

15)

Ibid. 75 1519

16)

 Ibid. 75 1523

17)

Cette fermentation spontanée est niée par un élève de Pasteur, Gayon, pour lequel l’œuf ne se gâte que si les germes remontent l’oviducte de la poule, et infectent celui-ci avant sa complète formation. Nous ne parlerons pas de ce différend, qui n’en est qu’un de plus, au fond guère différent des autres. Voir C.R.Ac.Sc. 67 523 ; 77 214 et 617 ; 80 1027 et 1357.

18)

C.R.Ac.Sc. 75 1723 du 09.12.1872

19)

Béchamp pour sa part répondit en produisant la même année un travail sur le blettissement des sorbes (in : Revue des Sciences Naturelles)

20)

!!!???

21)

On remarquera la contradiction.

22)

Bull.Ac.Méd du 04 05 1886

23)

La théorie du microzymza et le système microbien.

24)

Les microzymas de Béchamp se transforment en bactéries, qui sont une forme évolutive de ceux-ci (polymorphisme). Ils ne se transforment pas en cellules.

25)

La théorie du microzymza et le système microbien, p. XXXV.

26)

de Sens

27)

C’est la bataille, avant même que le mot microbe soit inventé, entre un tenant du polymorphisme microbien, et un tenant du monomorphisme. Pasteur sent bien que Béchamp lui casse la banque !

28)

Un élève de Béchamp, Servel, a montré que des parties d’organismes animaux, extraites aseptiquement et aussitôt isolées des germes atmosphériques par trempage dans de la paraffine bouillante, fermentent à l'étuve. Et cette fermentation, bactérienne, commence par l'intérieur de l'organe. Cette expérience essentielle, menée de main de maître, est absolument démonstrative : elle montre que la pourriture peut affecter un organe sans besoin d’un recours aux « germes de l’air »

Ceci est contraire à l'expérience de Pasteur sur la viande protégée de l'influence de l'air par un linge imbibé d'alcool, laquelle, dit-il, ne subit aucune fermentation.

29)

Il faut lire absolument toutes ces pages qui relatent les discussions sur les ptomaïnes à l’Académie de Médecine. Pendant une dizaine de séances, au début de 1886, y travaillèrent et s’affrontèrent les plus grands noms du XIXe siècle. Bull.Ac.Méd. 15 270, 303, 345, 390, 425, 447, et surtout 474, 532, 651, 666.

30)

Ulysse Trélat (1828 – 1890), célèbre chirurgiendemande en a été faite par M. Pasteur, je propose à l'Académie de nommer, dans la prochaine séance, une Commission qui se mettra en rapport avec MM. Pasteur et Béchamp et qui avisera à instituer avec eux la réglementation d'expériences dont elle nous communiquera le résultat. (Assentiment unanime)


Une commission fut nommée, et, bien qu'elle fût composée en majorité d'amis de Pasteur, Béchamp ne put jamais arriver à la réunir.

Ce débat se termina donc d'une manière incidente. Le débat de fond de l’avenir médical resta sans conclusion. Et les thèses pastoriennes de l’influence primordiale des germes de l’air furent reçues par le corps médical et par la population, faute de concurrence à apporter à celui qui recevait honneurs et gloire : Pasteur venait de vacciner le premier homme contre la rage.


*     *     *