Pasteur-Infamie

LA  "METHODE  PASTEUR"


LES MALADIES DES VERS À SOIE


  Un exemple type de la « Méthode Pasteur de récupération » est la manière « vers à soie », façon utilisée par l’habile chimiste pour se faire attribuer les justes conclusions de Béchamp, se faisant passer pour l’auteur de découvertes qu’il n’a pas faites.

  Nous sommes en 1865. Béchamp a découvert les propriétés des microzymes  existant dans l’air, et provenant de la décomposition des organismes morts plus complexes, animaux ou végétaux. Il a donc une longueur d’avance sur Pasteur en ce qui concerne ce que l’on appellera plus tard la microbiologie. En outre, ses idées sont personnelles et justes, comme le montrera la suite de notre récit.

  En juin de cette même année 1865, Pasteur est nommé par le gouvernement pour étudier les maladies des vers à soie. Son ami Jean Baptiste Dumas, alors Président du Conseil de Paris, originaire d’Alès, lui donne cette mission afin de résoudre, dit-il, « cette question qui intéresse mon pauvre pays. La misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer. »

  Pasteur ne connaît rien de l’éducation  des vers à soie ; il dit ignorer ce qu’est une chrysalide, alors que ses collègues Balbiani, de Quatrefages, Jolly et Béchamp ont publié des résultats.

  La sériciculture, vieille comme la Chine, importée à Lyon au milieu du quinzième siècle, elle ne se développa vraiment que sous Henri IV. C’est dans les Cévennes et en Provence qu’elle prospéra, jusqu’à son déclin, dû à la concurrence orientale, et plus tard aux textiles artificiels. Depuis 1820, c’est l’âge d’or : une forte demande de bas de soie et autres articles à la mode enrichit les régions productrices. La production triple entre 1820 et 1850. Aussi, lorsque la maladie frappe les vers à soie, ce sont des milliers d’éleveurs qui sont ruinés, non seulement dans les régions occitanes où cette industrie est maintenant traditionnelle, mais aussi en Italie, en Espagne, et en d’autres pays. La production ordinaire, d’environ trente mille tonnes de cocons, est diminuée de moitié. Les vers subissent en même temps deux maladies : la pébrine (de pebre, en occitan : poivre), qui cause sur la peau des vers, avant de les détruire, des tâches brunes semblables à des grains de poivre ; et la flâcherie (de flac, toujours en occitan : flasque, faible), qui tue les vers par décomposition.

  Pasteur le Parisien débarque en Province : il arrive à Alès avec Gernez, ancien élève de l’École Normale, et un ami polytechnicien, Maillot. Duclaux, un de ses principaux collaborateurs, viendra bientôt lui aussi rejoindre son maître à Alès : il s’agit en quelque sorte d’un « pool-aux-vers », si je peux me permettre ! Sur place se trouvent Béchamp et son collègue Estor, professeurs de Montpellier, qui ont déjà battu le fer, et déterminé la nature parasitaire de la pébrine, attribuant à un microzyme ce rôle de parasite. A l’époque, Pasteur n’avait pas encore senti cette possibilité d’infection microbienne. Répétons encore que le mot microbe n’existait pas.

  Pasteur commence par s’élever violemment contre cette conclusion ; il prétend qu’il s’agit d’une « maladie constitutionnelle », que les « petits corps »  considérés par Béchamp comme des parasites, ne sont que des cellules malades du ver lui-même, « tels que les globules du sang, les globules du pus, etc. » (sic !), qu’ils sont incapables de se reproduire et sont seulement la conséquence d’un défaut d’éducation des vers. Il n’a rien compris. Il s’élève avec véhémence contre le travail de Béchamp. Il écrit à Dumas : « Il est erroné de dire que cette maladie n’est pas constitutionnelle et seulement parasitaire... Enfin, je crois que ces gens-là  sont fous. Mais quelle folie malheureuse que celle qui compromet ainsi la Science et l’Université par des légèretés aussi coupables ! »

  Virage à 180° : en 1868, reprenant à son compte les résultats du professeur montpelliérain, il fait savoir haut et fort, par des lettres envoyées à l’Académie des Sciences et au Ministre de l’Agriculture, qu’il a été le premier à montrer l’origine parasitaire de la pébrine, et à déterminer que la seconde maladie, la flâcherie, était une autre maladie indépendante, « fait d’une grande importance et entièrement ignoré avant mes recherches.  » Affirmation incroyablement audacieuse, tout à fait mensongère, puisque c’est lui qui avait été jusqu’à présent le seul à croire que les deux maladies n’étaient pas indépendantes l’une de l’autre.

  Béchamp réplique. Il faut lire sa lettre sur « La nature parasitaire de la maladie actuelle des vers à soie » adressée au Président de l’Académie des Sciences (1867). Il reproche à Pasteur d’avoir retourné sa veste, d’avoir sciemment passé sous silence les travaux de ses prédécesseurs, comme s’ils n’existaient pas, et de s’être attribué le résultat de ses travaux. Il y rappelle qu’il a montré « le mode de multiplication du corpuscule vibrant (Botrytis Bassiana ) par voie de scissiparité... J’y fais voir  le corpuscule se développant, changeant de forme, se divisant suivant une ligne parallèle au grand axe et aussi transversalement, c’est-à-dire perpendiculairement à ce grand axe. »

  Toutes ces observations sont parfaitement exactes ; on comprend que le ton de cette lettre soit extrêmement polémique.

*     *     *


  En 1870, Pasteur est très napoléonien.

  Depuis plusieurs années, il cultive soigneusement ses rapports avec la famille impériale ; il est invité à Compiègne où il peut cultiver ses relations avec les ministres et les personnages influents, particulièrement les représentants officiels des pays étrangers. Dans un de ces séjours à la Cour, il peut prélever un peu de sang sur l’Impératrice et montrer à tous les globules rouges de Sa Majesté, opération inoubliable à une époque où l’on avait pas l’habitude de voir de telles choses, et qui gratifie Pasteur d’un large succès.

  Cette année 1870, Pasteur publie un livre sur la maladie des vers à soie qu’il dédie longuement à l’Impératrice ; sans elle, écrit-il, il n’aurait pas eu le courage d’entreprendre toutes ces recherches. Le livre tombe en de bonnes mains ; évidemment tout en l’honneur de Pasteur, il prive Béchamp, resté modestement à Montpellier, de la reconnaissance de ses découvertes.

  Plus tard, après la chute de Napoléon III, il rencontre à l’Académie des Sciences le physiologiste et homme politique républicain Paul Bert, franc-maçon et profondément antireligieux. Par lui, l’Assemblée Nationale accorde à Pasteur une faveur qui n’a pas d’exemple dans l’histoire moderne : une « récompense nationale » sous forme d’une rente annuelle de 12 000 francs, somme considérable pour l’époque , portée plus tard à 25 000 francs, pour avoir sauvé la sériciculture (sic !). Cette pension, qui lui sera servie jusqu’à sa mort, sera reversée à sa femme et à ses enfants.

Parce qu’il a sauvé la sériciculture. Ce n’est pas vrai ! Il a dépouillé Béchamp de son œuvre ; et il ne s’en contente pas : il intrigue pour faire perdre à son adversaire son poste universitaire.

  Pasteur va aller de succès en succès, continuant de s’attribuer sans vergogne les travaux et mérites des autres savants. Autres victimes de la « Méthode Pasteur » : Davaine, Toussaint et Galtier. De Davaine, les encyclopédies disent qu’il est le précurseur de Pasteur  ; de Toussaint et de Galtier, elles n’en parlent pas. Ramener toute la construction de la médecine et de la bactériologie à Pasteur est devenu, par paresse intellectuelle, une habitude imbécile . Jean Rostand ~ qui ignorait alors (1948) les travaux de Béchamp ~ disait de Davaine : On croit communément dans le public que c’est Pasteur qui a découvert le rôle des microbes  dans les maladies infectieuses. Au vrai, cette découverte ne lui appartient pas, elle appartient à un autre savant français : Davaine. » Et Jean Théodoridès, maître de conférences au C.N.R.S. a montré depuis, dans un livre d’une remarquable érudition, comment Davaine a construit toute une méthodologie sur l’étude d’une maladie de l’homme et de l’animal : le charbon. De cette méthodologie, applicable à toute autre maladie, Pasteur s’attribue le mérite. Le secret de Pasteur réside chez Coué : il répète incessament des affirmations fausses que ses confrères des trois Académies dont il est membre, puis le public, finissent par croire.


POUILLY-LE-FORT :  LA MALADIE DU CHARBON DES MOUTONS.  Toussaint

  Une autre illustration de la « méthode » du savant chimiste est la vaccination contre le charbon des moutons.

  En 1880, bien avant Pasteur, Toussaint a étudié et proposé plusieurs méthodes de vaccination contre le charbon. Au mois d’août de cette année 1880, il dévoile le contenu d’un « pli cacheté » qu’il a précédemment déposé à l’Académie de Médecine. Il a vacciné avec succès des moutons contre le charbon avec du sang d’animal contaminé, chauffé à 55° pendant dix minutes. Une autre méthode a été d’« atténuer » la virulence des bacilles charbonneux avec du bichromate de potassium . Utilisant cette dernière méthode, il a vacciné vingt-et-un moutons. Au laboratoire de Pasteur, on fait un essai de vaccination Toussaint sur deux moutons, et on est assuré du bon fonctionnement de la méthode.

  Ceci n’empêche pas Pasteur de critiquer Toussaint, l’accusant de travailler sur des bacilles morts, et enseignant que des bacilles vivants pouvaient seuls vacciner. Il croit pouvoir obtenir une atténuation de la virulence de cultures charbonneuses par contact prolongé avec l’oxygène de l’air. Mais ça ne marche pas ; tous ses collaborateurs le savent parfaitement. Son neveu par alliance, et assistant au laboratoire, le docteur André Loir, écrira plus tard l’histoire de cette période . Il raconte :

  « A l’époque, Pasteur fut entraîné à l’Académie de Médecine à faire la célèbre expérience de Pouilly-le-Fort. Ses ennemis lui firent signer le protocole d’une expérience qu’ils ne jugeaient pas possible d’être réalisée. Pasteur, dans sa fougue, signa le protocole . Sur cinquante moutons, il devait en vacciner vingt-cinq, et, à l’inoculation virulente, seuls les témoins qui n’avaient pas été vaccinés devaient mourir.

  « En revenant au laboratoire où il annonça la chose, ses collaborateurs lui demandèrent, en faisant des objections, de quel vaccin ils allaient se servir. Il répondit : "Celui au bichromate de potasse". C’est en effet celui qui fut utilisé. Il n’avait du reste pas parlé dans le protocole du moyen employé pour obtenir l’atténuation. »

*     *     *


  Il refait donc, devant la galerie médusée, une expérience réalisée l’année précédente par Toussaint. Mieux, ayant mis si fort en doute les travaux de Toussaint, personne ne peut croire qu’il a employé le vaccin même qu’il reniait, et donc imaginer que Pasteur utilise autre chose que le vaccin Pasteur : il laisse, par cette « méthode », croire que la réussite ne tient qu’à son invention, et donc à son génie. Et ses contradicteurs, qui n’ont pas les moyens de se mettre au courant de l’avancement de ses études , voient passer ce « scoop » sans contrôle, et le metteur en scène bénéficie pleinement du succès de la surprise. Ici, ce n’est pas l’Impératrice, mais les badauds qui font grimper les scores dans l’applaudimètre.

  Car de grandes foules sont venues assister aux diverses phases de l’expérience de Pouilly-le-Fort. Comme prévu, on a choisi 50 moutons, vingt-cinq ont été vaccinés, tous ont été inoculés par le bacille charbonneux, les vingt-cinq non vaccinés sont morts, les vingt-cinq vaccinés sont indemnes. Le succès est magnifique, la gloire que Pasteur en retire, immense.

  En dehors de lui et de son neveu Loir, seuls Chamberlain et Roux, qui ont préparé le vaccin, savent que ce n’est pas celui que l’on suppose. C’est cinquante ans plus tard que Loir le révèle, bien maladroitement . Mais les statues de l’Histoire sont scellées de tel ciment que le vent de la vérité posthume ne saurait les mettre à mal. Quoi qu’il en soit, Loir va au bout de son récit. Il commente la consigne de Pasteur : « À ceux qui travaillaient dans son laboratoire et disaient avoir obtenu l’atténuation par un antiseptique, il répondait pour les faire taire : "Moi vivant, vous ne publierez pas cela, avant d’avoir trouvé l’atténuation de la bactéridie par l’oxygène. Cherchez-la." »

  Plus tard, se lèvent les plaintes des vétérinaires du monde entier après les échecs catastrophiques qui suivent l’utilisation du vaccin Pasteur. A Turin, en 1883, une commission composée de professeurs vétérinaires, après une expérience malheureuse et une correspondance aigre-douce avec notre célèbre savant, est amenée à publier une brochure intitulée : « Du dogmatisme scientifique de l’illustre professeur Pasteur. » En Russie, c’est une statistique qui est publiée par Metchnikoff, médecin chef du Tsar qui avait organisé la prévention : elle fait état de 3 696 moutons morts sur 4 564 vaccinés, soit 81 % d’échecs. En Argentine, l’échec est aussi cuisant. En France enfin, les éleveurs contraignent Pasteur de les indemniser.

  Le 9 avril 1883, Chamberlain et Roux publient à L’Académie des Sciences une note spécifiant qu’en vue de parfaire l’efficacité du vaccin anti-charbonneux, ils ont été « conduits à examiner l’action exercée par les antiseptiques » et citent la solution de bichromate à 1/2 000ème, sans signaler qu’elle fut utilisée à Pouilly-le-Fort, et encore moins qu’elle est la découverte de Toussaint ; lequel Toussaint, décédé, est dépouillé de son travail , est complètement oublié maintenant.

  Robert Koch, auquel est attachée la découverte du bacille dit « de Koch » qui apparaît lors des affections tuberculeuses, dans une réplique à un discours de Pasteur , écrit : « C’est une injustice, quand on parle de l’atténuation du virus charbonneux et de l’immunité artificielle, de reléguer le nom d’Henri Toussaint tout à fait à l’arrière plan ou de l’ignorer complètement », et il ajoute que même Boulay, le partisan le plus zélé de Pasteur a « célébré les mérites de Toussaint, à l’Académie de Médecine, dans la séance du 8 mai 1881.

    La supercherie de Pouilly-le-Fort reste secrète. Nous nous devons de la dénoncer.



LA RAGE  :  Galtier et Toussaint




  Simultanément à l’étude du vaccin anti-charbonneux, le laboratoire de Pasteur travaille sur un vaccin contre la rage.

  La « méthode » reste la même. Contrairement à ce qui est enseigné dans la tradition scolaire, les travaux qui ont amené à l’invention du vaccin contre la rage n’appartiennent pas à Pasteur, mais à Pierre-Victor Galtier, professeur à l’École Vétérinaire de Lyon.

  L’idée de Galtier est d’entreprendre une espèce de course contre la montre pendant la période d’incubation de la maladie. Dès que l’on s’est assuré qu’un sujet mordu par un animal enragé présente un danger de rage, on le vaccine, profitant de l’efficacité du vaccin avant que la maladie, à développement lent, ait eu un impact sur le système nerveux. Tel est le but que se donne Galtier, qu’il expose dans une note qu’il adresse à l’Académie des Sciences dès le 15 août 1879.

  Galtier multiplie ses expériences. Dès 1880-1881, il découvre que le virus de la rage ne se développe pas dans le sang, et il vaccine avec succès plusieurs espèces animales en inoculant directement le virus dans les veines. Il n’ose pas étendre ses expériences à l’homme ; il juge que l’emploi de virus vivants est hasardeux et dangereux.

  Pasteur est au courant des avancées de Galtier. Il reçoit les Annales de l’Académie des Sciences et publie en 1879 une note dans laquelle il qualifie les expériences de Galtier de « précieux travail », ce qui ne l’empêche pas de le critiquer sévèrement. En 1880, en compagnie de Chauveau, il va visiter le laboratoire du vétérinaire lyonnais et, peu de temps après, reprend à son compte les idées qu’il avait contestées.

  Le point de vue obsessionnel de Pasteur est ~ nous l’avons vu au sujet du charbon ~ d’inoculer un germe vivant atténué par l’action de l’oxygène de l’air. Le docteur Roux, qui deviendra plus tard le successeur de Pasteur à la tête de son Institut, développe une méthode qui consiste à développer un vaccin à partir d’une moelle de lapin infestée, qu’il dessèche à l’air. Intègre et désintéressé à cette époque, il estime comme Galtier trop important le danger d’un essai sur l’homme avec un procédé aussi incertain et dangereux. Pasteur reprend les essais de Roux .

  En 1885, on amène au laboratoire Pasteur le jeune Joseph Meister, mordu, dit-on, par un chien enragé. Il présente de légères morsures au majeur de la main droite et aux cuisses, à travers le pantalon.

  Il est indispensable de savoir, pour éclairer l’histoire de cette première vaccination contre la rage, la manière dont cette maladie est transmise à l’homme par la morsure d’un animal. On estime, et Pasteur lui-même est d’accord sur ces chiffres, que 86 % des personnes mordues par un chien que l’on sait enragé ne contractent pas la maladie.

  Du chien qui mord Meister, on ne sait rien. On craint pour la santé du jeune homme, on le vaccine. Il ne contracte pas la rage. Voilà le fait brut.

  Résultat ?

  Dès que Pasteur présente à l’Académie de Médecine son premier et unique essai de vaccination, les 26 et 27 décembre 1885, c’est le délire. Vulpian déclare avec emphase : « La rage, cette maladie terrible, contre laquelle toutes les tentatives thérapeutiques avaient échoué jusqu’ici, a enfin trouvé son remède ! »

  Négligeant les travaux de Galtier, il affirme que Pasteur « n’a eu dans cette voie aucun précurseur que lui-même. » Avec cette méthode, affirme-t-il, on peut empêcher à coup sûr le développement de la rage chez un homme mordu par un chien enragé.

  On reste confondu devant de telles affirmations.

  Et il les répète ; et il répète à coup sûr, alors que l’expérience n’a été faite que sur une seule personne et ne prouve autre chose que ceci : c’est que les injections répétées de Pasteur au jeune Meister ne l’ont pas tué sur-le-champ.

  On doit le souligner de nouveau : on n’est pas certain que ce chien ait été enragé. Et même le serait-il, la maladie ne se déclare pas dans la plupart des cas de morsure . Ceci n’empêche pas les trompettes de sonner immédiatement dans le fan-club du savant, acceptant d’emblée la découverte. « Nous avons le droit de dire que la date de la séance  qui se tient en ce moment restera à jamais mémorable dans l’histoire de la médecine... A partir d’aujourd’hui, l’humanité est armée d’un moyen de lutte contre la fatalité de la rage et de prévenir ses sévices. Cela, nous le devons à M. Pasteur et nous ne saurions avoir trop d’admiration et de reconnaissance pour les efforts qui ont abouti à un si beau résultat. »

  Un seul académicien, le docteur Michel Peter , médecin , clinicien réputé (il est l’élève préféré de Trousseau), prononce des paroles de bon sens : « Comment vous, M. Vulpian, vous médecin , n’avez-vous pas vu que le cas du petit Meister ne prouvait rien ? Un seul cas étant de nulle signification en thérapeutique et le petit Meister pouvant bénéficier des 5 chances sur 6 que nous avons de ne pas devenir enragés après une morsure rabique. »

  Nous avons le devoir, aujourd’hui, de redire la même chose. Mais continuons l’histoire.

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  Le cas du second inoculé est encore plus contestable. Le chien qui mort un jeune berger, Jupille, n’est pas enragé . Pourtant encore on fera un tel bruit de ce second essai qu’une statue de Jupille sera dressée à l’entrée de l’Institut Pasteur.

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  Et la vaccination se généralise, avec un nombre d’accidents importants. Il était impossible de dire, devant un décès par la rage après vaccination, si la maladie avait tué malgré la vaccination, ou si la mort était due à la vaccination elle-même. Peter, voyant le nombre de morts augmenter en France au fur et à mesure que Pasteur pratique les vaccinations, est formel ; il écrit  , statistiques en mains : « Monsieur Pasteur ne guérit pas la rage, il la donne. »

  Il y a la mort de la petite Pelletier, une fille de 10 ans, après quelques jours de traitement.

  Surtout, il y a le cas dramatique d’Edouard Rouyer, un garçon de 10 ans. Le père porte plainte, accusant le vaccin d’avoir tué son fils. Le médecin de l’État Civil refuse le permis d’inhumer. La morsure se situe au bras, due à un chien inconnu, faite à travers le pardessus. On ignore, ici aussi, si le chien est enragé ou non ; on a observé seulement qu’aucune autre morsure de personne n’a été observée alentour. D’après les statistiques même de l’Institut Pasteur, la morsure d’un chien sûrement enragé cause statistiquement la maladie mortelle dans 3 à 5 % des cas seulement. Il est donc très probable, pour ces raisons, que le jeune Edouard Rouyer n’ait pas contracté la rage du tout.

  Pasteur est en villégiature sur la Côte d’Azur ; André Loir le représente. Des inoculations antirabiques lui sont faites pendant douze jours. Il décède. Loir va voir le père, qui le renvoie auprès du commissaire de police, lequel l’accompagne chez le Procureur de la République. Une autopsie est demandée. Loir obtient qu’elle soit pratiquée par Brouardel et Grancher, deux fidèles de Pasteur. Le docteur Roux demande que soit prélevé le bulbe de l’enfant.

  Lorsque l’autopsie est terminée, « Grancher me mit en voiture, écrit Loir, avec mon précieux flacon  pour me laisser retourner auprès de Roux. Il était livide. »

  Roux inocule deux lapins avec des prélèvements du bulbe. Ils meurent de la rage. Pourtant Roux et Brouardel décident de dire devant la justice que ces tests sur lapin étaient négatifs, que par conséquent l’enfant n’est pas mort de la rage, mais d’une crise d’urémie. A l’Académie de Médecine, où la vaccination contre la rage est attaquée, Brouardel expose longuement : il affirme encore faussement que les inoculations des lapins ont été négatives. Tous ceux qui connaissent la vérité sont très tourmentés.

  Loir se rend sur la Côte d’Azur prévenir Pasteur et lui rendre compte des détails de l’affaire : « contrairement à ce que Madame Pasteur et moi redoutions, écrit-il, mon récit ne lui causa aucun trouble. Il s’apitoya sur la fin de l’enfant, mais garda toute sa sérénité pour ce qui concernait la méthode de traitement. »

*     *     *

  Il y a aussi l’affaire des russes de Smolensk qui, mordus par un chien enragé, viennent à Paris se faire inoculer. Malgré (?) le traitement, ils meurent dans des souffrances atroces. Aussi, l’Académie de Médecine se divise-t-elle entre les « pro » et les « anti ». Malgré le rapport déclaré négatif concernant l’autopsie du jeune Rouyer, Peter continue à attribuer la mort de l’enfant à l’inoculation du vaccin ; il présente à l’Académie d’autres cas de morts après vaccination où le diagnostic de la rage ne peut être nié. Le traitement par le vaccin de Pasteur, souligne-t-il, n’a pas diminué le nombre de morts par la rage en France. Pasteur publie alors des statistiques fantaisistes, ce qui donne lieu à une joute verbale dans la presse (nous avons déjà cité Le Figaro). Devant le désastre, Roux décide de reprendre l’étude du vaccin ; c’est lui qui met la touche finale au vaccin dit « de Pasteur. »

  Mais ce vaccin est lui-même peu à peu abandonné. Dès 1935, une statistique de l’Organisation d’Hygiène de la Société des Nations (l’O.M.S. de l’époque), indique que, sur 304 525 vaccinés contre la rage :

- 38 659 le furent par le vaccin Pasteur,
- 47 814 par des vaccins chauffés, dits de Babès (chauffage à 56° étudiés par Toussaint),
- 159 440 par des vaccins phéniqués, dits de Fermi (contenant de l’acide phénique, suivant une méthode également due à Toussaint : même antiseptique, même concentration).

  Dès cette époque donc, plus des deux tiers des vaccins utilisés contre la rage proviennent de méthodes mises au point par Toussaint. Depuis, le vaccin « de Pasteur » a été de plus en plus délaissé au profit de ceux qui utilisent l’un ou l’autre des procédés Toussaint.

  Pour en terminer, il faut dire que Galtier reçut pour sa découverte un prix de 5 000 francs ; Pasteur, pour l’application de cette découverte à l’homme (à Joseph Meister), une « récompense nationale » de deux millions de francs récoltés par souscription nationale.